Les points clés
À retenir- Un chantier hors norme sur un site très contraint : 312 000 m³ de matériaux doivent être traités sur 700 mètres de falaises, hautes de près de 100 mètres, dans un environnement soumis aux marées et à l’érosion.
- Une réponse concrète à une pollution historique : les anciennes décharges, exploitées pendant la seconde moitié du XXe siècle, relâchent progressivement des déchets vers la mer sous l’effet de l’érosion.
- Une méthode technique fondée sur le tri et la valorisation : deux plateformes de tri, une grue de 29 mètres, une unité de lavage en circuit fermé et un laboratoire sur site permettent d’orienter chaque matériau vers la b
- Un projet de réparation écologique et territoriale : au-delà du nettoyage, le site doit être restauré avec des plantations, des habitats pour la faune et une extension future du parc des falaises vers Octeville-sur-Mer.
Au pied des falaises de Dollemard, la mer ne laisse rien oublier. À chaque marée, elle vient frapper la base de la falaise. À chaque tempête, elle grignote un peu plus le trait de côte. Et parfois, elle révèle ce que le paysage avait fini par cacher : des gravats, des plastiques, des pneus, des fragments de chantier, accumulés pendant des décennies.
Pour beaucoup de Havrais, Dollemard est d’abord un horizon. Un plateau, des falaises, un chemin vers la mer. Mais sous la végétation des préfalaises, une autre histoire s’est longtemps entassée. Des années 1960 jusqu’au début des années 2000, des entreprises de BTP y ont déversé des déchets depuis le sommet des falaises. La pratique, d’abord informelle, s’est organisée autour de quais de déchargement répartis sur près d’un kilomètre.
Le résultat est aujourd’hui visible dans les chiffres : 312 000 m³ de matériaux à traiter, soit l’équivalent de 125 piscines olympiques. Le chantier concerne 700 mètres de falaises, hautes de près de 100 mètres. Il représente un investissement de 37,3 millions d’euros et mobilise une vingtaine d’entreprises.
« Ce chantier n’est pas seulement un nettoyage. C’est une réparation. Nous devons enlever ce que des décennies d’usage ont laissé à la mer et rendre ce site aux Havrais », résume un élu havrais impliqué dans le projet.
Une décharge fermée, mais jamais vraiment arrêtée
Les anciennes décharges de Dollemard ont été fermées définitivement au début des années 2000. Mais fermer une décharge ne suffit pas lorsque les déchets restent en falaise, exposés à l’érosion et aux tempêtes.
Sur ce secteur, le recul du trait de côte est estimé à environ 30 centimètres par an. Ce chiffre peut sembler abstrait. Il ne l’est pas. Trente centimètres par an, c’est une avancée lente, mais continue, de la mer vers les déchets. À terme, plastiques, microplastiques, métaux lourds ou hydrocarbures peuvent être entraînés vers le milieu marin.
Le problème n’est donc pas seulement esthétique. Il touche la qualité de l’eau, la faune marine, les oiseaux, les promeneurs, les pêcheurs et tous ceux qui vivent avec le littoral.
« Avant le chantier, on avait le sentiment que la falaise rejetait peu à peu une mémoire sale. Les habitants voyaient parfois réapparaître des déchets. Ce n’était plus acceptable pour une ville tournée vers la mer », raconte un représentant d’association locale.
Un chantier préparé depuis plus de dix ans
Le nettoyage de Dollemard n’a pas été décidé du jour au lendemain. Les premières études remontent à 2011. Elles ont permis de comprendre l’ampleur du problème, la nature des matériaux, les risques pour le milieu marin et les contraintes d’intervention.
Le site cumule presque toutes les difficultés possibles. Il est escarpé. Il est soumis aux marées. Il est exposé à l’érosion. Il se trouve dans un environnement naturel sensible, classé Natura 2000 et Espace Naturel Sensible. Il abrite plus de 400 espèces végétales et animales, dont 80 espèces d’oiseaux.
Le lancement du Plan national de résorption des décharges littorales, en 2022, a donné un cadre à l’opération. Sur les 130 sites identifiés en France par le BRGM, Dollemard fait partie des plus complexes et des plus emblématiques.
Après une phase préparatoire en 2025, le chantier est entré dans sa phase active en 2026. L’objectif est clair : traiter progressivement les matériaux, valoriser ce qui peut l’être, évacuer les déchets polluants vers les filières spécialisées et restaurer le site.
« La difficulté, c’est que nous n’intervenons pas sur un terrain plat, fermé, maîtrisé. Nous travaillons sur une falaise vivante, avec la mer, le vent, la faune, la flore et l’histoire du site », explique un responsable chantier de Colas/Tersen.
Une grue entre le plateau et la mer
Pour intervenir à Dollemard, il a fallu inventer un dispositif de chantier presque sur mesure. Deux plateformes de tri fonctionnent en parallèle. La première est installée en pied de falaise. Elle permet un premier tri des matériaux les plus grossiers. La seconde se trouve sur le plateau. Elle assure le traitement plus fin.
Entre les deux, une grue de 29 mètres de hauteur, avec 65 mètres de portée et 17 tonnes de capacité, permet les transferts verticaux. Dans un chantier classique, les matériaux circulent sur des camions. Ici, ils doivent remonter la falaise.
Une unité de lavage fonctionne en circuit fermé avec 200 m³ d’eau. Elle permet de purifier progressivement les matériaux réutilisables. Un laboratoire installé sur site analyse les déchets en continu afin d’orienter chaque fraction vers la bonne filière : réemploi en voirie lorsque les matériaux sont propres, traitement spécialisé lorsqu’ils ne le sont pas.
« Le bon déchet, c’est celui que l’on caractérise correctement. Chaque mètre cube doit être compris avant d’être orienté. C’est la condition pour dépolluer sans déplacer le problème ailleurs », souligne le responsable chantier.
Trier plutôt que tout évacuer
L’une des particularités du projet tient à la gestion des matériaux. La solution la plus simple en apparence aurait consisté à tout évacuer. Elle aurait aussi généré des milliers de rotations de camions, des coûts élevés et une empreinte environnementale plus lourde.
Le choix retenu est différent : trier, laver, analyser, valoriser sur place autant que possible. Les éléments non pollués peuvent contribuer à reconstituer les basses falaises. Les déchets résiduels, eux, sont dirigés vers des filières adaptées.
Cette logique change la nature du chantier. Il ne s’agit pas seulement d’extraire. Il faut comprendre, séparer et réemployer. Chaque benne raconte une partie de l’histoire du site : gravats, plastiques, terres, ferrailles, déchets amiantés ou matériaux réutilisables.
« La réussite du chantier ne se mesurera pas seulement au volume sorti de la falaise. Elle se mesurera aussi à ce que nous aurons su valoriser, éviter, réemployer et sécuriser », explique un porte-parole de Colas/Tersen.
Protéger le vivant pendant qu’on répare le passé
À Dollemard, le chantier n’a pas seulement lieu dans un décor naturel. Il intervient dans un milieu vivant. Plus de 400 espèces végétales et animales sont recensées sur le secteur. Les falaises accueillent aussi de nombreuses espèces d’oiseaux.
Les équipes ont donc dû adapter l’emprise du chantier. Les zones les moins sensibles ont été privilégiées. Des barrières de protection ont été installées pour la petite faune. Des habitats de substitution ont été créés hors périmètre. Des reptiles peuvent être capturés et déplacés lorsqu’ils sont repérés dans les zones de travaux. Un suivi scientifique est assuré tout au long de l’opération.
« Nous réparons une pollution ancienne, mais nous devons le faire sans abîmer ce qui fonctionne encore. C’est toute la complexité de Dollemard : nettoyer sans brutaliser le vivant », résume un écologue mobilisé sur le projet.
Cette exigence se verra surtout après le chantier. Le plateau doit être restauré. Des haies et fourrés seront replantés. Des prairies seront ensemencées à partir de graines prélevées localement. Des nichoirs et gîtes à chauves-souris seront installés dans certains anciens blockhaus. La recolonisation naturelle des falaises sera suivie dans le temps.
Ce que les Havrais vont retrouver
Pour les habitants, le chantier a d’abord une dimension très concrète : moins de déchets relargués vers la mer, un littoral plus sûr, un paysage restauré et, à terme, de nouveaux usages.
L’avenir du site s’inscrit dans le prolongement du parc des falaises du Havre. L’objectif est d’étendre le parc vers le nord, jusqu’à Octeville-sur-Mer, en prolongeant le sentier du littoral et en ouvrant de nouveaux itinéraires de randonnée à travers le Pays de Caux.
« Quand je venais marcher ici, je voyais la beauté du site, mais aussi les morceaux de plastique et de gravats. Savoir que mes enfants pourront découvrir ces falaises autrement, c’est déjà un changement », témoigne Claire Morel, habitante du quartier Dollemard.
Le chantier ne fait donc pas que retirer des déchets. Il prépare un autre rapport au littoral. Un lieu longtemps marqué par l’abandon peut redevenir un espace de promenade, de biodiversité et de fierté locale.
Pourquoi le public-privé était indispensable
Dollemard montre aussi les limites d’une réponse purement publique ou purement privée. La Ville porte l’ambition territoriale, la relation aux habitants, le temps long et la restauration du site. Les entreprises apportent l’ingénierie, les engins, les méthodes de tri, les capacités de traitement et l’organisation opérationnelle du chantier.
Aucune des deux dimensions ne suffit seule. Sans volonté politique, le projet serait resté une étude. Sans savoir-faire industriel, il serait resté une intention.
« La collectivité fixe le cap : protéger le littoral, restaurer le site, rendre le lieu aux habitants. L’entreprise apporte la méthode pour passer du cap à l’exécution. C’est exactement ce que doit produire une coopération réussie », estime l’élu havrais.
Le chantier mobilise une vingtaine d’entreprises. Cette diversité est une force, mais aussi un défi. Il faut coordonner les interventions, sécuriser les accès, suivre les flux de matériaux, protéger la biodiversité, informer les riverains et s’adapter aux conditions météo.
Ce que d’autres territoires peuvent copier
Le cas de Dollemard est exceptionnel par son ampleur. Tous les territoires ne disposent pas d’une décharge littorale de 312 000 m³ au pied de falaises de près de 100 mètres. Mais la méthode peut inspirer d’autres collectivités.
Premier enseignement : ne pas attendre que l’érosion rende le problème ingérable. Les études lancées tôt permettent de qualifier les risques et de préparer les financements.
Deuxième enseignement : traiter le site comme un écosystème, pas comme un simple stock de déchets. À Dollemard, le chantier prend en compte la mer, la falaise, les espèces, les promeneurs, les habitants et les usages futurs.
Troisième enseignement : privilégier le tri et la valorisation. Dépolluer ne doit pas seulement consister à déplacer des déchets ailleurs.
Quatrième enseignement : faire du chantier un projet de territoire. À terme, Dollemard ne sera pas seulement un site nettoyé. Il deviendra un morceau de littoral rendu à la promenade, à la nature et aux Havrais.
Pendant des décennies, les falaises ont reçu les déchets de la ville qui construisait. Aujourd’hui, la ville revient vers ses falaises pour réparer. Et c’est peut-être cela, le vrai projet inspirant : regarder en face un héritage encombrant, puis le transformer en promesse de paysage.
